Une petite parenthèse non-musicale aujourd’hui, mais avec la sortie du Frankenstein de Guillermo del Toro, et mon amour pour le livre, j’avais envie de donner mon avis. Donc voilà.

Fille de Mary Wollstonecraft, pionnière du féminisme, et de William Godwin, philosophe anarchiste avant l’heure, Mary Shelley a grandi dans une maison où les idées brûlaient. Sa mère meurt quelques jours après sa naissance, laissant derrière elle un fantôme intellectuel et une injonction implicite : penser par soi-même coûte que coûte. À seize ans, elle fugue avec le poète Percy Shelley (qui était marié en plus), brisant toutes les convenances sociales, et commence à écrire. Ce geste est déjà une déclaration politique : une femme qui s’affranchit du carcan patriarcal pour vivre selon ses propres règles.
En 1816, lors d’un été orageux au bord du lac Léman, Mary et son cercle d’amis décident de faire un concours de récits fantastiques. C’est dans cette atmosphère que naît l’idée de Frankenstein. Ici Mary Shelley a créé plus qu’un roman gothique, c’est une réelle autopsie du pouvoir, de la science, et du patriarcat.

Frankenstein n’est pas qu’une simple histoire d’horreur mais une vraie tragédie sur la création et l’abandon. Victor Frankenstein, jeune scientifique ivre de savoir, veut défier la mort et donner la vie par la seule force de la science. Il s’arroge le rôle divin de créateur, sans femme, sans mère, sans chair. Le résultat ? Une créature rejetée, intelligente mais exclue, née sans amour et promise au désespoir.
Ce que Mary Shelley fait ici, c’est de dynamiter le mythe de la création masculine. En imaginant un homme qui enfante seul, elle montre à quel point ce fantasme de toute-puissance tourne au désastre ; en effaçant le féminin de la création, Victor engendre un monde monstrueux, déséquilibré, dépourvu d’empathie. La science se transforme en simulacre de maternité, mais sans tendresse ni responsabilité.

C’est un portrait au vitriol du patriarcat scientifique : froid, ambitieux et déconnecté du vivant. Et pendant que Victor s’enivre de sa propre gloire, les femmes de son entourage meurent une à une.
Elizabeth, sa fiancée, est idéalisée puis sacrifiée. Même la mère de Victor n’existe que pour mourir dans les premières pages, symbole d’une maternité effacée, réduite à un souvenir. Shelley met en scène un monde où les femmes sont effacées, puis elle en montre les conséquences : la monstruosité, la solitude, la perte du sens.

Une lecture féministe et un manifeste punk ?

Lire Frankenstein aujourd’hui, c’est comprendre qu’il s’agit d’un roman profondément féministe, même si Mary Shelley n’a jamais collé d’étiquette sur sa prose (mais on se sait). Sa plume dissèque la domination masculine sans jamais la nommer. Le monstre devient une métaphore puissante du féminin nié, du corps contrôlé et de la voix confisquée.

Dans ce récit, Shelley refuse d’offrir des héroïnes idéalisées. Les femmes qu’elle dépeint n’ont pas de pouvoir non pas parce qu’elle les méprise, mais parce qu’elle montre un monde qui les refuse : leur absence, leur effacement, devient politique. La figure de Safie, l’étrangère qui s’émancipe de son père autoritaire, apparaît comme une brèche : une femme qui apprend, qui agit et qui refuse la soumission. À travers elle, Mary Shelley esquisse ce que pourrait être une libération discrète mais révolutionnaire. Safie est donc une image de contre-créature : non pas fabriquée, mais autodéterminée.

Shelley hérite du combat de sa mère, Mary Wollstonecraft, qui écrivait que l’éducation et la liberté étaient les seules voies vers l’égalité. Frankenstein devient alors le miroir inversé de cette idée : voici ce qui arrive quand les hommes monopolisent la création et excluent les femmes du savoir et du pouvoir.

Le roman, dès sa conception, est un doigt d’honneur aux institutions. Shelley écrit jeune, femme, hors du cadre, dans une époque où la littérature sérieuse est
réservée aux hommes. Son livre transgresse les genres : gothique, science-fiction, philosophie, poésie… La structure elle-même est chaotique et fragmentée, trois voix se répondent : celle du narrateur, celle du scientifique, celle de la créature. On ne sait jamais vraiment qui dit vrai, qui ment, qui souffre finalement.

La créature est un être né du rejet, forgé à la main à partir des restes du monde, condamné à l’exclusion mais décidé à exister quand même. Il apprend seul, il parle, il revendique sa place. Il crie à son créateur : “tu m’as fait, maintenant regarde-moi.”
C’est le même cri que celui des outsiders, des marginaux, des femmes qu’on a voulu faire taire. Mary Shelley, à travers lui, célèbre la révolte et la désobéissance.

L’une des forces les plus modernes de Frankenstein est sa réflexion sur la science et le pouvoir. Shelley n’accuse pas la connaissance elle-même, mais la manière dont elle est utilisée : comme instrument de domination plutôt que de compréhension. Elle interroge la tentation de contrôler la vie, de remodeler le
monde selon une logique d’orgueil et de performance.
Ce que Victor Frankenstein fait au corps, la société patriarcale le fait aux femmes : découper, modeler, assembler selon ses désirs. La science, dans le roman, n’est pas neutre. Elle est genrée, hiérarchique, violente. Shelley devine déjà, deux siècles avant l’heure, les dérives d’un savoir qui se croit supérieur à la nature et aux émotions. Dans cette perspective, Frankenstein devient un texte politique. Il interroge la frontière entre création et exploitation, entre invention et destruction. Il questionne la responsabilité morale du créateur, la place du soin, de l’attention, du féminin dans la société.

Deux siècles plus tard, Mary Shelley continue de hanter la culture comme une figure de résistance. Son roman a engendré des milliers de réécritures, d’adaptations et de métaphores. On la retrouve dans Poor
Things d’Yorgos Lanthimos
, où la création d’une femme libre devient une revanche sur le mythe patriarcal. On la retrouve dans Frankissstein de Jeanette Winterson, qui tisse un dialogue entre Shelley, les corps trans et le futur de l’humanité. Chaque fois qu’une œuvre questionne la fabrication du vivant.

Ce mythe, c’est aussi celui de toutes les femmes et de toutes les voix marginales qui refusent le rôle qu’on leur a assigné. C’est l’histoire des créatures qu’on appelle monstrueuses parce qu’elles dérangent l’ordre établi. Mary Shelley ne savait pas qu’elle lançait, en 1818, l’un des premiers cris punk de la littérature : un refus du contrôle, une célébration du chaos, un appel à la responsabilité et à la compassion. (Pour contexte, elle a sorti le livre anonymement en 1818 et l’a retravaillé pour le re-sortir en 1831 sous son propre nom : en 1818 il est plus brut et radical, en 1831 il est plus moralisateur et le côté scientifique est plus flou – les 2 versions sont incroyables)

Ici, Shelley parle de solitude, d’abandon, de pouvoir et de création, mais surtout d’humanité. Elle montre que la monstruosité ne réside pas dans la différence, mais dans le refus de comprendre l’autre. Le monstre, c’est l’enfant oublié du patriarcat, celui qu’on a fabriqué sans amour et qu’on rejette parce qu’il renvoie à nos fautes.
Dans un monde qui prône encore la performance, la domination et la création sans conséquence, Frankenstein reste un cri d’alarme. C’est un texte qui dit que la vie n’appartient à personne, et toute création appelle une responsabilité. Mary Shelley, à dix-neuf ans, a écrit un vrai manifeste : celui de toutes les voix qu’on a niées, de toutes les créatures qu’on a méprisées, de toutes les femmes qu’on a effacées.

Et peut-être que c’est ça, le vrai monstre : pas celui qui surgit de la tombe, mais celui qui croit pouvoir créer sans aimer, inventer sans écouter, exister sans reconnaître l’autre.

(4 étoiles sur Letterboxd pour ma part pour le film hihi)


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