Qu’est-ce qu’on les aime ces guitares propres comme une lame et ces voix qui tremblent sur des lendemains qui n’arrivent jamais ! Le midwest emo, c’est la promesse d’un journal intime chanté : sauf que chanter la douleur peut libérer ou enfermer. Catharsis si on y va pour purger et boucle toxique si on s’y installe en résidence. Cette frontière, la scène la marche tous les jours. Alors aujourd’hui, parlons clinique, culture, et politique, parce que la santé mentale ce n’est pas un moodboard Pinterest. C’est la vie, le soin et parfois la survie.
CATHARSIS OUI, MAIS À QUEL PRIX ?
On va pas se mentir, pleurer sur un riff en math-picking ça soulage, le cerveau adore donner du sens rythmique à ce qui déborde. Mais l’identification totale au mal-être, sans outils de sortie finit par devenir une esthétique. On romantise la douleur émotionnelle. C’est beau et instagrammable, mais c’est parfois dangereux. On a besoin d’art pour nommer l’angoisse, pas pour l’installer en colocation permanente.
Dépression et apathie lumineuse : American Football a offert l’ADN du style. Dans « Never Meant », la ligne est devenue un rite de passage : « let’s just forget everything » suivie d’un mea culpa murmuré. Parfait pour nommer le regret, moins pour s’y fossiliser.
Chez The Hotelier, « Your Deep Rest » transperce le deuil et la culpabilité avec cette image frontale: « I called in sick from your funeral ». Cette phrase met à nu la dissociation dépressive, mais admire-t-on le courage de parler du deuil ou l’ivresse du drame lui-même ?
Côté scène actuelle, Charmer détaille la solitude post-adolescente dans « Topanga Lawrence ». Ça parle d’isolement social, d’hyperfixation relationnelle, et de ce lit où l’on reste à ruminer. « Could you please not fall asleep » ouvre sur des micro-rituels de couple qui deviennent des points d’accroche anxieux. Quand la routine fait office d’anxiolytique, on ne traite pas notre dépression, on la
meuble.
Anxiété et attaques de panique : la scène donne un vocabulaire hyper précis à la panique.
Free Throw, « Two Beers In », cartographie l’auto-médication en pleine spirale sociale. Le narrateur tourne en boucle autour de soi-même, et c’est justement le problème : on confond reconnaissance du symptôme et justification de l’évitement.
Green Day (pas midwest emo ok mais j’ai le droit) a dit tout haut ce que beaucoup vivent tout bas : les attaques de panique et l’anxiété ont inspiré « Basket Case ». La punchline « Sometimes I give myself the creeps » colle trop bien à la boucle anxieuse qui s’auto-alimente. La chanson a permis à des millions de gens de mettre un mot sur la panique, mais elle peut aussi normaliser l’alarme permanente si l’on n’ajoute pas la case soin.
Auto-dérision et colère comme paratonnerre The Front Bottoms ont capté la rage impuissante de l’adolescence chronique. Dans « Twin Size Mattress« , l’image claque comme un avertissement de façade : « make sure you kiss your knuckles » avant l’explosion qui suit (before you punch me in the face). On applaudit l’honnêteté et l’humour noir, mais glorifier la casse finit par ressembler à un tuto d’évitement émotionnel.
L’emo a longtemps gardé les clés du studio dans la poche des garçons tristes. Or, décrire la douleur n’est pas neutre. Les femmes et personnes queer subissent une double taxe : l’invisibilisation et l’instrumentalisation.
Boygenius (toujours pas midwest emo mais attrapez pas ma veste) retourne la table avec un slogan théologique et blasphémateur à la fois : « always an angel, never a god ». Traduisons : assez d’être l’ange gardien émotionnel du groupe. On veut la maîtrise, le pouvoir, et le droit d’écrire sans être fétichisées comme muses souffrantes.
Julien Baker, (de Boygenius !!!) sur « Appointments », montre ce que c’est que d’écrire au bord du gouffre, avec une lucidité clinique : espérer tout en sachant que l’espoir ment. Dire vrai peut sauver, mais les publics vulnérables ont besoin d’un aftercare culturel aussi, pas seulement d’un miroir sublime de la douleur.
Concernant la bipolarité, ce n’est pas tour à tour génie et zombie, c’est des cycles d’humeur qui détruisent le quotidien si on n’est pas soigné. Pete Wentz de Fall Out Boy a parlé de son trouble bipolaire, donnant une visibilité cruciale dans une scène qui confond souvent hyperactivité créative et hypomanie. Mais attention à l’esthétique du high : l’euphorie non traitée, c’est sexy en trois couplets et c’est un cauchemar IRL. (Je suis une emo née dans les années 90 bien évidemment que j’allais mentionner Pete Wentz, et par association penser à Mikey Way………….je re, je vais écouter ma playlist « I’m sorry every single song is about you »)
Concernant l’autisme et la scène DIY : trouver des morceaux qui parlent explicitement d’autisme dans l’emo reste rare, mais la culture punk élargie bouge.
The AutistiX, groupe britannique avec des membres autistes, prouve que l’énergie punk est un espace d’affirmation neurodivergente.
Dans la pratique live, les personnes autistes pointent aussi les obstacles sensoriels des salles et militent pour des aménagements concrets. Des initiatives comme Punks For Autism relient esthétique et plaidoyer, et la presse mainstream commence enfin à couvrir ces sujets, preuve qu’on peut articuler scène, identité et droits.
La musique peut : 1) Nommer et normaliser les symptômes, donc réduire la honte. 2) Offrir un cadre sensoriel pour « décharger » la tension. 3) Créer une communauté où l’on se sent moins seul.
La musique peut aussi entretenir : 1) Une identification totale au trouble, jusqu’à refuser le soin. 2) Une compétition du malheur où l’on performe la douleur pour rester « authentique ». 3) Une boucle de rumination où chaque écoute ravive la plaie plutôt que de la cicatriser.
Si on écoute « Never Meant » pour pleurer et ensuite appeler un.e ami.e, écrire à sa psy et prendre ses médocs, on a gagné. Si on enchaîne « Twin Size Mattress » puis « Two Beers In » et on annule la séance de thérapie parce que « je me gère seul.e », on a perdu. L’art n’est pas un protocole de soins. C’est un allié.
Alors dites la vérité à vos psy, prenez vos traitements, passez 2 semaines avec des grippy socks s’il faut, mais prenez soin de votre santé mentale. C’est assez dur comme ça dans la France Macron pour qu’en plus on rumine solo nos émotions, déjà qu’on est plus pauvres que jamais, faudrait faire attention à nous quand même.

Dernière chose. On peut être féministe, queer, neurodivergent et aimer cette musique à mort sans se torturer à vie. On peut écrire l’ombre et exiger la lumière. On peut dire « je vais mal » et dire aussi « je veux des soins, de l’accessibilité, des cachets à l’heure, des salles safe, des line-ups moins masculines, des textes qui montrent la sortie ». L’authenticité n’est pas la souffrance en continu. L’authenticité, c’est la vérité complète. Et la vérité complète inclut la guérison.
Slay, we’re all in this together comme ils disaient dans High School Musical

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