Run For Cover Records
Il y a des albums qui arrivent dans ta vie comme un coup de poing dans le ventre, et d’autres qui se glissent sous ta peau lentement. Peripheral Vision fait merveilleusement bien les deux en même temps.
C’est l’équivalent musical d’un été qui ne finit jamais, mais un été collant, moite, où chaque soir tu marches solo dans des rues vides avec ton casque sur les oreilles à réfléchir sur toi-même.
En 2015, Turnover a pris le risque ultime : tuer son vieux moi pop-punk pour renaître en architecte de paysages shoegaze-dreamy-alt. Pari clairement gagné. Ce disque est une cathédrale de reverb, bâtie sur des fondations d’émotions brutes, où chaque morceau est une pièce parfaitement pensée. Pas de son filler, pas de superflux. Juste 11 titres qui te tiennent par la main et refusent de te lâcher (pour TOUJOURS).

Avant ça, Turnover, c’était “le groupe sympa qu’on booke en première partie et qu’on trouve cool”. Avec Peripheral Vision, ils sont devenus l’événement.
La production de Will Yip (l’architecte de l’emo revival) est un coup de maître : chaque guitare est un rayon de lumière filtré par un rideau poussiéreux, chaque basse est un battement de cœur lourd, chaque voix est une confession murmurée. L’album est d’une cohérence rare : aucun titre ne dénote, aucun moment ne casse la vibe.
C’est parti pour l’autopsie
Cutting My Fingers Off – Métaphore chirurgicale pour parler de couper les liens : concrètement si je me coupe les doigts je peux plus te toucher. Derrière la brillance des guitares, il y a une froideur clinique : rompre, c’est perdre un morceau de soi, volontairement ou pas.
New Scream – Un cri neuf, pas pour célébrer, mais pour survivre dans cette nouvelle réalité de solitude. Le morceau oscille entre désir de renaissance et amertume, avec une façade lumineuse qui masque assez mal le poids du passé.
Humming – Un refrain obsédant qui symbolise la pensée intrusive. Même si on essaie d’avancer, il reste cette présence invisible, toujours en arrière-plan, qu’on arrive pas à laisser derrière nous et à laquelle on se raccroche dans des épisodes désespérés.
Hello Euphoria – Titre mensonger t’as vu : on est plus proche d’une euphorie en papier crêpons que d’un vrai bonheur. La musique flotte comme un mirage, mais c’est en réalité une couverture jetée sur un trou béant. On profite du high.
Dizzy on the Comedown – LE point culminant de l’album. Le comedown ici est lent, enveloppant, presque hypnotique, mais avec une gravité qui attire vers le bas. Faussement plus agréable que la redescente de substances dont je tairai le nom.
Diazepam – Cocktail de douceur chimique anxiolytique et inquiétude sous-jacente. On préfère flotter dans le brouillard que d’affronter la réalité. Une technique efficace, mais pas à long terme.
Like Slow Disappearing – Description clinique d’un lent effacement : disparaître un peu plus chaque jour jusqu’à ne plus être vu. La douceur de l’instru contraste avec la froideur de l’acceptation.
Take My Head – Regain d’énergie pour un dernier appel au secours qui sonne comme une confession fatiguée. Le narrateur tend la main, mais on sent que personne ne viendra la saisir. La beauté réside dans le paradoxe entre la mélodie upbeat et le drama des paroles (ma pref de l’album).
Threshold – Interlude qui montre qu’on est au bord d’un changement et la tension est palpable. Les guitares mordent un peu plus, mais l’hésitation domine : franchir le seuil pourrait être libérateur ou fatal.
I Would Hate You If I Could – La haine est souhaitée mais inaccessible. Ce n’est même plus de l’amour, c’est une dépendance émotionnelle qui refuse de mourir, malgré tous les efforts du monde on ne peut pas passer à autre chose.
Intrapersonal – Clôture introspective : un dialogue intérieur qui s’éteint dans le silence. Rien n’est résolu, mais tout est contenu. L’album ne finit pas : il s’évapore lentement et nous laisse avec nos émotions et nos réflexions.
Peripheral Vision est plus qu’un simple album : c’est un état mental. Il te prend, t’enveloppe et te garde dans ce mélange dérangeant de douceur et de noirceur, te met le temps de 11 chansons dans un espace dans lequel l’espoir et le désespoir coexistent. En 2015, Turnover a prouvé qu’on pouvait réinventer sa voix tout en parlant directement à la douleur des autres. À écouter quand tu veux te rappeler que la beauté peut aussi être lourde à porter, ou juste parce que tu as envie de catharsis.
Info bonus : Pour fêter les 10 ans de Peripheral Vision, Turnover a réalisé une tournée anniversaire et est passé à Paris le 5 septembre à la Maroquinerie. J’ai beaucoup pleuré lol.

Laisser un commentaire